La formation détruit-elle la vie privée ? Par Stéphane Diebold

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La réforme de la formation professionnelle est résumée à trois innovations majeures, le compte personnel de formation, le conseil en évolution professionnelle et l’entretien professionnel. Les deux premiers outils sont des outils à utiliser hors de l’entreprise. La formation professionnelle réinvestit donc la sphère privée. Qu’est-ce que cela veut dire ? Cette avancée sociale cachent-elle en fait une régression… Au détriment des apprenants ?

Il existe bien des façons d’aborder la notion de vie privée. Henri Corbin a montré que la notion de vie privée, comme nous l’entendons dans son acception contemporaine, est issue de la fin du 19e siècle, au moment où nous apprenions à maîtriser le temps de l’horloge… Le temps socialisé au sens contemporain, qu’il soit le temps du travail ou le temps du loisir. La socialisation du temps a permis la règlementation. Ainsi, en 1848, la journée de travail en usine à Paris a pu être limitée 10 heures par jour, et 11 en province… Aujourd’hui, le temps de travail est estimé en moyenne à 10 % de la durée de vie totale d’une personne. Et la formation dans tout çà ?

 

Le « hors temps de travail » institutionnalisés par la réforme

 

La réforme de la formation professionnelle institutionnalise le hors temps de travail. Il s’agit d’un choix politique que de demander aux apprenants de se former sur leur temps libre. Même si le CPF peut être réalisée sur le temps de travail, sous réserve de modalités particulière à l’initiative du salarié qui doit en faire la demande.

En principe, la vie privée est une vie privée de la profession, les vacances étymologiquement parlant… Une manière d’optimiser l’efficacité au travail diraient les productivistes. Le fait de se former professionnellement dans le domaine privé montre la prédominance du professionnel sur le personnel. Pour bien comprendre la notion de choix social, on pourrait raisonner à l’inverse. Pourquoi ne pas envisager que la vacance entre dans la vie professionnelle ? L’entreprise deviendrait un lieu de travail et de loisir… Un autre type de régulation qui n’est pas si absurde. En fait, la loi est structurante au profit de la vie professionnelle à la maison. Rien de bien surprenant avec le 19ème siècle et sa lutte sociétale contre l’oisiveté.

 

Une injonction à se former ?

 

Une nouvelle liberté offerte aux salariés ? Cela conduit à une remarque : quand le particulier devient social, c’est souvent le marqueur d’une absence de collectif. A trop individualiser, il existe un risque d’injonction à se former, une ivresse de formation qui se traduit d’ores et déjà par des phénomènes de déclassement ou de démotivation… On est loin de la formation heureuse ! La formation est d’abord une organisation sociale, encore faut-il que l’on fasse le travail d’organisation. La porosité à sens unique réinterroge la charge de la formation professionnelle.

 

La vie privée a été une avancée sociale du 20e siècle. Mais il existe d’autres temps : le temps domestique, familial, loisir, disponible, personnel, intime… La formation comme la vie privée sont des constructions sociales. Les tentatives de mixité mériteraient bien une réflexion sociale et sociétale du devenir du collectif du temps… Prendre le temps du temps qu’il soit professionnel ou privé.

 

A propos de l'auteur

Stéphane Diebold a mis son expérience au service de l’innovation pédagogique et de la performance en entreprise, au sein de TEMNA dont il est le fondateur depuis 2003. Associatif, il a assumé des responsabilités dans une dizaine d’association, essentiellement formatives, et est aujourd’hui président fondateur de l'AFFEN (Association française pour la Formation en entreprise et les Usages numériques). 

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